Extrait

 

– Je ne suis pas un être humain. Je suis une Evoluante. Plus précisément, l’Evoluante de ce monde. Une sorte de déesse, selon la notion que j’ai inculquée aux humains pour qu’ils me vénèrent.

Après cette introduction, Ziaka s’interrompit et examina attentivement ses auditeurs. Nayra restait inébranlable, comme si ces paroles ne la surprenaient nullement. Ryulûn écarquilla brièvement les yeux, mais se reprit aussitôt, calqué sur les sentiments de sa jumelle. Encouragée par leur silence, Ziaka poursuivit son récit.

– Je suis née dans le Néant, grâce aux trois entités suprêmes qui permettent à toute chose d’exister : Temps, Vie et Espace. J’ignore si de simples mortels peuvent saisir à quel point ces Puissances représentent l’absolu : elles sont tout. La base même de la dimension. Sans Espace, pas de place pour être, rien. Sans Temps, tout serait figé dans un éternel tableau inanimé et inconscient. Sans Vie, les deux autres n’auraient pas d’intérêt puisque aucun témoin n’assisterait jamais aux transformations de nos mondes. Ils sont l’Histoire, ils sont l’Existence, ils sont la Source.
Ils sont aussi mes supérieurs directs. Nous les Evoluants, nous naissons chaque fois qu’un monde apparaît. Nous voyons le jour en même temps que lui, et nous en recevons la charge. Alors que Temps, Vie et Espace occupent leurs fonctions respectives liées à leurs noms, c’est nous, les Evoluants, qui nous chargeons de l’évolution des mondes et de leurs changements, dans un dessein perpétuel d’équilibre et d’harmonie nécessaire à la dimension entière.
Nous prélevons la matière pour créer le cosmos, nous décidons du sens des vies qui s’y développeront. Théoriquement, nous gérons toutes les créatures dans l’égalité, et les poussons à grandir paisiblement dans un monde le plus parfait possible.

À nouveau, Ziaka se tut. Comme son silence durait, Nayra finit par prendre la parole.
– Ce n’est pas ce que tu as fait, n’est-ce pas ?
Ziaka devinait en Nayra une puissance magique fabuleuse. La jeune fille se révélait douée d’un pouvoir d’empathie si fort qu’elle percevait presque le fil de ses pensées. Sa voix, lorsqu’elle s’éleva une nouvelle fois, possédait à la fois les intonations de l’ordre, de l’indulgence et d’une sévérité intransigeante.
– Parle ! Qu’as-tu fait de notre monde ?

– Il y a tant et tant d’Evoluants… Cette dimension est fort ancienne et on ne nous compte même plus. Nous naissons, nous nous multiplions sans fin. À force, nous sombrons dans l’anonymat. À l’heure actuelle, nous ne sommes plus rien, rien qu’une masse fondue dans un tout, un atome dans la matière totale, dont personne ne se préoccupe. De misérables créatures, à peine meilleures que les humains. Nous ne pouvons qu’agir sur l’évolution de nos mondes, et cela ne nous rapportera jamais que du travail, des efforts, de la souffrance. Nous ne connaissons même pas ce que vous appelez la mort. Nous existons, nous accomplissons notre tâche, mais sans réelle motivation, sans récompense, ni honneur, ni fin.
Dès ma naissance, ce constat m’a désespérée. Les autres Evoluants se satisfont de cette vie de pierre, mais moi, j’ai toujours désiré autre chose. Je ne m’en rendais pas vraiment compte, puisque je me croyais dépourvue d’émotions comme tous ceux de ma race, mais au fond de moi, j’ai souhaité qu’on s’aperçoive de mon existence, qu’on me reconnaisse. Je voulais être quelqu’un.
J’ai façonné l’univers de ce monde. Il m’a fallu beaucoup de temps, mais à partir de là, tout s’est enchaîné à une célérité telle que je me demande encore si je ne rêve pas. Plus mes machinations approchaient de leur dénouement, plus je brûlais les étapes. Puis, d’un seul coup, les humains, l’espèce intelligente que j’avais dotée de la magie, ont brusquement cessé d’évoluer. Leur puissance était au maximum. Mais pour moi, ce n’était pas encore assez ; alors j’ai commis un acte abominable. Un acte auquel aucun Evoluant digne de ce nom ne se serait risqué. J’ai privé les hommes de la magie, que j’ai scellée au coeur de la Terre.

– En quoi est-ce si affreux ? demanda Ryulûn, surpris.
Un sourire triste se dessina sur les lèvres de Ziaka.
– Vous ignorez donc la fonction de la magie ?
– Elle peut servir. Mais de nos jours, c’est un don rare et plutôt mal considéré.
– Oui… Je suis responsable de cela aussi.

– La magie protège le monde et lui permet de vivre. Issue du coeur des planètes, elle leur assure constance et sûreté. Elle s’accorde avec l’univers de sorte qu’il soit impossible de détruire la Terre, impossible pour un Evoluant ordinaire d’échouer dans sa tâche.
Mais j’ai scellé cette magie. L’humanité, désormais privée de ses services, développa dès lors
son intelligence de manière prodigieuse. Les hommes étudièrent leur environnement, le comprirent, le transformèrent et y bâtirent une civilisation extraordinaire. Ils construisaient des demeures plus solides que le roc, se déplaçaient librement sur l’eau, sur la terre, et aussi dans les airs. Ils dominaient la Terre avec une aisance indescriptible.
J’ai finalement compris le danger imminent qui se profilait. La paix, l’égalité, l’équilibre étaient rompus. Car l’homme tirait sa puissance de la destruction, ne vivait que pour souiller son univers, et celui-ci se mourait. Quand j’ai réalisé cette erreur, j’ai tout tenté pour la réparer mais il était trop tard…
Depuis, le monde n’a cessé de se diriger vers le chaos, et aujourd’hui je ne contrôle plus rien.

– Est-ce que la Terre va mourir ? demanda doucement Ryulûn.
– Oui, si elle continue sur cette voie. Mais la mort d’un monde est une première dans l’histoire de la dimension, et cela la déséquilibrera gravement ; les Puissances ont donc pris une autre décision.
Ryulûn et Nayra attendirent que Ziaka leur énonce cette décision, mais elle ne vint pas. L’Evoluante était plongée dans ses souvenirs…
 

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